Les enfants de minuit
(LGF - Livre de Poche, 1989, 670 pages)
Résumé : Ce roman est le récit, fait par Saleem Sinai - double de Rushdie -
de l'histoire de sa famille, puis de sa vie. Né à minuit, la nuit de
l'indépendance de l'Inde, Saleem voit son destin irrémédiablement lié
à celui de son pays: tous les événements de la vie politique indienne
trouvent leurs origines, lointaines mais constantes, dans les incidents qui parsèment
son enfance et son adolescence. D'autre part, tous les enfants (ils sont mille et un)
nés en Inde cette nuit-là entre minuit et une heure ont reçu de la nature
chacun un don surnaturel et merveilleux. Saleem, né exactement avec son pays, a reçu le
plus beau: le pouvoir de joindre par la pensée tous les autres enfants de minuit, et de
les rassembler en congrès dans sa tête. Mais ce don va lui attirer des ennuis.
Mon avis : La narration de Saleem est sous le signe constant des "Milles et une nuits", tout en se
réclamant de la plus stricte exactitude. Si la conciliation entre les deux
extrêmes paraît impossible, Rushdie pourtant parvient habilement à les faire
se joindre: la logique des faits et la minutie des détails dispensent le récit de
toute vraisemblance et donnent au merveilleux une réalité indiscutable. Le roman
se tient bien, que l'Inde nous concerne ou non, écrit avec vigueur qui ne se
relâche pas et d'une verve et un indispensable humour à la frange du loufoque,
sans pareil dans un style regorgeant de métaphores et de chassés croisés
narratifs.
Rushdie fait preuve d'un incroyable talent de narrateur et ses personnages vivent et nous
fascinent. Il a une approche assez semblable à Gabriel Garcia Marquez dans Cent ans
de solitude: l'histoire individuelle comme métaphore de l'histoire collective. Une
métaphore assez difficile à déchiffrer pour le lecteur occidental qui se
perd un peu dans les arcanes des tensions religieuses et des conflits indo-paquistanais. Tout
au long de ma lecture, j'étais immergée par le fantastique, la magie,
l'irrationnel qui sont bien présents et qui ajoutent à la difficulté de
lecture tout en donnant beaucoup de charme au roman. Quant au style, il est en effet
très touffu. Salman Rushdie nous propose un véritable festin de couleurs, sons,
d'odeurs et de saveurs.
Les enfants de minuit a le prétexte d'une saga familiale pour nous conter en
filigrane des destins exceptionnels. Rushdie rend compte de la difficulté de célébrer
une indépendance si souvent tournée au drame, dans la foulée de partition
des Indes britanniques. Il livre plusieurs portraits de l'Inde au quotidien revisité
à travers une imagination profondément originale qui fait la part belle au
magique et à l'absurde. En effet, dans ce récit se mêlent le vraisemblable
et l'impossible, l'histoire et le merveilleux, les coïncidences et les invraisemblances.
Après des débuts un peu pénibles, il est vrai, j'ai pris beaucoup de
plaisir à la lecture de ce gros roman baroque qui tisse la biographie d'un héros
rêvé avec la naissance et le développement politique mouvementé
de l'Inde. J'ai lu ce livre avec forte concentration car le roman est assez ardu mais je me
suis vite laissée emporter par le mouvement de tourbillon qui anime ce récit. Ce
livre est aussi une merveilleuse leçon d'Inde, la mère des civilisations. Ce
n'est pas une explication savante, mais une plongée active dans les mythes et les
symboles qui structurent la vie de ce grand pays: relation aux autres et à l'univers,
ordre et pagaïe, violence et amitié, dévotion et beuveries, temps passé
des ancêtres, temps à venir des enfants. Tout ce qui donne forme à une
civilisation et la struture pour durer est là, bouillonnant au chaud, à portée
de notre oeil de voyeur et de témoin.
J'ai rigolé tout au long de cette lecture car ce roman est drôle, souvent
sensible, toujours léger, et manie la langue (merci au traducteur) avec grand bonheur.
Alors pour conclure, j'ai vraiment apprécié Les enfants de minuit et cette
magie qui nous entoure, nous cajole, nous séduit. Un livre hors du commun. Un bijou en
plaisir de lecture. Malgré ses 675 pages et sa minuscule typographie, je vous le
recommande sans réserve. De la pure poésie... un roman exceptionnel. Il ne faut
pas passer par dessus cette oeuvre qui figure sur la liste des 100 meilleurs livres de
Le libraire. Ce livre a gagné le prix Booker Prize 1989.
Note : 5/5
(Sereine)
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