Les amants de l'Alfama
(XYZ éditeur, 2003)
Survivre aux amours mortes
Juliette s'est enlevé la vie pour connaître le même sort que Roméo. Comment
survivre aux amours mortes? Jacques Brel a supplié Mathilda de revenir. Sergio
Kokis a exploité la force de l'imaginaire pour conjurer le sort des Parques qui
s'amusent avec le destin des amoureux. Le héros portugais trouvera son salut
auprès d'ivrognes qui lui indiqueront le chemin menant à une fuite honorable.
Matilda Lenz, l'amante belge, est allergique à la tiédeur de son Cupidon. Au
lieu de s'inspirer de Madame Bovary, elle décide de retourner dans son pays pour
laisser Joaquim à ses études en mathématiques. Ce départ
précipité laisse le héros pantois. Il croit que seule la mort peut le
délivrer de son tourment. En cette soirée de la Toussaint, le Tage qui coule
à Lisbonne se présente comme le moyen le plus efficace pour mettre fin à
une destinée dépourvue de sens sans un amour vivifiant. Avant d'exécuter
son funeste projet, il erre dans les rues de l'Alfama, l'ancien quartier maure de Lisbonne. Le
hasard veut qu'il croise une pute, qui l'entraîne au Buraco do Beco, un restaurant où
se tient une veillée funèbre en hommage aux clients disparus, tous des ivrognes
invétérés.
Lors de cette soirée bien arrosée de vin et de bagaço, les convives
rappellent le souvenir de leurs pairs, des victimes de la détresse humaine, qui ne sont
pas sans rappeler les tableaux de Hieronymus Bosch.
L'ivresse compense les événements douloureux de la vie, comme l'a déjà écrit
Baudelaire. Elle laisse aussi tomber les masques, mais la pudeur exige que la vérité
se pare d'histoires en miroirs. Après avoir évoqué l'ancienne
clientèle de l'établissement, chacun se raconte en empruntant la voie de l'imaginaire. Martim est le voyageur, Celso
est le collectionneur et Clotilda est la bonne. Que cachent leurs récits? C'est
un amour déçu, qui ne peut se dévoiler au grand jour tellement la blessure
fut profonde. Pour y arriver, ils empruntent tous la voie du fado. Est-ce une façon
de se mentir? Ment-on quand on veut fuir les tortures auxquelles Salazar
soumettait les opposants à son régime? Ment-on quand on veut échapper aux affres
qu'entraîne l'affirmation de son homosexualité? Chacun recourt à l'imaginaire
pour construire un remblai contre la mort.
Comme un kaléidoscope, ces histoires renvoient à Joaquim l'image de lui-même.
Sergio Kokis démontre habilement comment la littérature peut créer un verbe
libérateur pour réunir les amants de l'Alfama et tous les amants du monde.
Note : 5/5
(Polo, 62 ans, Montréal)
|