Et quand le rideau tombe
(Fayard, 2005, 151 pages)
Au moment de passer la frontière de la vieillesse, le veuf anticipa la
proximité du carrefour où sa propre existence et la trajectoire du
monde bifurqueront à jamais. L'imminence de la fin le conduit à
examiner, avec une lucidité dépourvue de tout sentimentalisme et
toute nostalgie, les images d'un passé qui disparaîtra avec lui. Juan
Goytisolo suggère que toute la beauté du monde se retrouve dans la
seule puissance évocatrice de la langue : si la liberté existe, ce ne
peut être que dans les livres.
C'est un livre déconcertant, même pour cet écrivain. D'un
côté, on devine un fil conducteur; d'un autre, l'ensemble paraît
confus. D'ailleurs, Goytisolo affirme que chaque chapitre pourrait être lu
indépendamment des autres. C'est peut-être cela le problème. On
en ressort avec un sentiment de puzzle totalement déroutant.
Ce récit est très noir, trop à mon goût. Goytisolo
revient sur ce qui fait que nous appartenons à une "race inhumaine",
finalement incapable d'évoluer vers plus d'humanité. Goytisolo est un
écrivain engagé, notamment contre les atrocités que nous nous
infligeons. Néanmoins, dans ses deux livres que j'ai lus, son engagement
n'est pas teinté de ce pessimisme sans fond; il s'agissait uniquement de
révolte. Outre la guerre, l'auteur s'en prend à Dieu (et aux
religions) qu'il considère comme un sadique, se réjouissant de voir
ses créatures se déchirer (alors qu'une des remises en question de
l'existence d'un dieu, serait la survenance de guerres sans être suprême
pour y mettre fin). Bref, ce n'est pas réjouissant, en plus d'être
parfois difficile à suivre. Pour être honnête, je ne suis pas
convaincue par ce livre, même s'il est toujours intéressant de lire
des bouquins différents de la masse, qui font réfléchir et
même si la façon d'appréhender la vie comme un spectacle
(d'où le titre symbole de la fin d'une vie) est intéressante. Pour
finir sur une note positive, le style de l'auteur est toujours aussi vif et
brillant.
Quelques phrases :
"Le livre de sa vie manquait de cohérence : il ne retrouvait que des
fragments de page, des éléments isolés ou mal
emboîtés, des ébauches d'une trame possible. L'inconsistance des
preuves ne lui permettait ni de conclure, ni de se poser en exemple. Le désir
de donner une justification postérieure à des
événements épars supposait une falsification qui pourrait
tromper les autres, mais non lui-même."
"Son écriture n'ouvrait pas de pistes, elle effaçait des traces :
lui-même n'était pas la somme de ses livres, il en était la soustraction."
Note : 3.25/5
(Flo)
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"L'oubli était le véritable Dieu!"
Trio de la mémoire dans ce récit de Goytisolo. Une femme qui est morte et dont l'absence se fait sentir. Un homme, son mari devenu veuf, qui raconte et explore le territoire des souvenirs. Puis son écho, autre homme qui n'est en fait que lui-même se faisant miroir, interrogeant et dérangeant les certitudes. Le narrateur entre dans ce qu'on appelle pudiquement la vieillesse, tournant irréversible dont il a conscience. Il y pense, se souvient, rit ou regrette, tente de raviver le flot des souvenirs, mais ceux-ci auraient tendance, eux aussi, à devenir vieux. Il essaie avec force de se raccrocher à sa femme, mais voilà, elle est partie, emportant avec elle une partie de la mémoire du couple.
Juan Goytisolo parle de lui, de la femme qui a traversé sa vie alors que lui n'était pas là. Couple étrange et complice auquel l'écrivain rend ici un bel hommage, sobre et respectueux. Il y a de la violence sous la plume de Goytisolo, comme si il écrivait avec son sang et ses larmes. Une vie qui s'en va et à laquelle on s'accroche plus que tout. Beau.
Note : 4/5
(Sahkti)
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