Le domaine
(Gallimard/folio, 2004, 656 pages)
On retrouve ici la famille Snopes, et son dernier représentant : Mink. Un
éleveur plutôt truqulent et plutôt sympathique (fait rarissime
chez Faulkner), au bord de la faillite. Contraint de vendre ses bêtes, il
subit l'humiliation de voir sa plus belle vache rachetée par son voisin pour
la somme dérisoire de huit dollars. D'autant que, quelques mois plus tard
alors que Mink est parvenu à se refaire, le même voisin lui propose de
racheter la même vache le triple. C'en est trop : Mink grille un fusible et
l'abat (le voisin pas la vache). Le roman s'ouvre sur son procès : Mink
Snopes écope de 25 ans de prison. Il en fera 38 pour avoir tenté de
s'évader. Emprisonné durant la Grande Guerre, il sortira quelques
mois après Hiroshima. Entre temps, le monde aura bien sûr beaucoup
changé.
C'est de loin le Faulkner le plus sombre que j'ai lu à ce jour. Un
personnage à fleur de peau baignant dans un univers hostile, une
écriture sur le fil du rasoir... on a rarement vu chez Willy des personnages
aussi troubles, aussi paumés, aussi rejetés. Amusant : alors que la
plupart des grands auteurs auraient plutôt tendance à se ramollir vers
la fin, Faulkner, lui, a durci le ton.
Et le fait que ce livre soit un dernier renforce son propos : les problèmes
évoqués ici sont des problèmes bien plus proches de nous que
les histoires de noirs dans des champs de cotons dépeintes dans les
années 30. Les noirs, désormais, sont reclus dans des ghettos
misérables et sous pression. Les blancs ne sont pas mieux lotis, la plupart
du temps pauvres et livrés à eux-même. Et l'auteur
dénonce également ce curieux pays où les armes sont en libre
circulation (ici c'est bien une arme, un revolver pour être précis,
qui sert de ressort à la tragédie)... quant à la
réflexion générale sur la culpabilité, elle file le
frisson : Mink est un meurtrier éminemment sympathique qui tue une (deux)
pourriture...
Une sorte d'état des lieux de l'Amérique de la fin des années
50. Un excellent livre, que je déconseillerais néanmoins aux âmes
sensibles - non qu'il soit violent mais il est surtout passablement plombant!
Note : 4/5
(Thomas)
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