Les engagés du Grand Portage
(Bibliothèque Québécoise, 2004, 247 pages)
C'est l'histoire des engagés de la Compagnie du Nord-Ouest qui partaient
pendant de longues années dans les pays d'En-Haut (nord de l'Ontario,
Manitoba, Saskatchewan, Alberta et Territoire du Nord-Ouest) en canot pour faire la
traite des fourrures avec les Amérindiens, les longs portages pour passer
les rapides, les moustiques, l'isolement total pendant l'hiver, le froid, la faim
et les privations de toute sorte. Deux personnages se détachent dans cette
histoire: Nicolas Montour, un ambitieux prêt à tout pour triompher,
froid, calculateur, manipulateur, qui sait jouer des intrigues pour mieux parvenir
à ses fins. Son complet opposé est Louison Turenne, honnête,
travailleur, qui impose le respect par sa seule présence, sait s'attirer des
amitiés par sa profonde intégrité et mener des hommes par la
force de son seul exemple. Entre les deux hommes qui au fil des aventures
resteront toujours liés (ainsi le veut Montour) se noue et se dénoue
les intrigues entre le monstre prêt à tout pour faire plier l'autre,
mais qui jamais ne sera capable de lui enlever ce qu'il a de plus cher: son
intégrité.
J'ai beaucoup aimé ce petit livre d'à peine 250 pages, mais où la
nature humaine est profondément mise à nue dans ce qu'elle a de plus
beau et noble tout comme de plus horrible et de plus cruel. Les deux personnages
principaux sont à l'opposé complète l'un de l'autre, mais
dans cette lutte et dans cette opposition se trouve le coeur du roman, sa force en
même temps que sa puissance. Le décor de rivières, de
portages, de neiges et de fourrures ne sert qu'à montrer l'ambition
dévorante de Montour et la candeur de Turenne. Le dépouillement
des lieux permet de montrer le caractère des deux hommes dans ce qu'il a de
plus puissant, de plus vrai, chose que n'aurait sans doute pas permis un
décor plus peuplé. Car l'intriguant Montour sait se servir des gens
autour de lui et leur petit nombre lui permet de mieux les manipuler. C'est aussi
une façon de montrer la beauté sauvage de ces vastes terres
inexplorées, sa force et son impact sur les hommes, comme sa dureté
sur ceux-ci. Et aussi le manque total de respect des Blancs pour les naturels,
ces Amérindiens dont ils détruisent le tissu social par l'alcoolisme
et par la dépendance à leurs produits. Turenne voit tout ça et
s'insurge, alors que Montour joue le jeux pour mieux grimper dans
l'échelle du pouvoir et servir son ambition. Peut lui importe que des gens
meurent ou soient mutilés à la suite d'une nuit de beuverie, tant que
les pelleteries rentrent dans ses entrepôts.
Un superbe roman, pas dans le genre au grand souffle, mais une ode à la
nature humaine montrant bien comment la bonté et l'ambition peuvent
provoquer de profonds fracas, mais sans que jamais ni l'un, ni l'autre ne
triomphent jamais, quelques soient les obstacles mis sur leur chemin.
Note : 5/5
(Profgéo)
|