|
J'ai toujours pensé que les écrivains, il vaut mieux les lire et les connaître de
loin, surtout pas personnellement, car on va au-devant de terribles désillusions.
Qui viendra défaire ma bibliothèque quand j'aurai quitté ce monde? Je ne
lui en veux surtout pas. Qu'il sache que j'ai trouvé dans la fréquentation des
livres un incommensurable réconfort.
Donc, j'étais le type même du "rat de bibliothèque". Ceux
qui ne connaissent pas ce penchant doivent trouver bizarre qu'on ait sans cesse le nez
plongé dans un bouquin, qu'on ne voit pas passer la vie avec toutes ses merveilles, qu'on
gaspille ses années de jeunesse insouciante sans profiter de ses joies et de la dépense
physique. Ils y discernent sans doute quelque chose de triste, voire de tragique, ils
se demandent ce qui peut bien pousser un gamin à se comporter ainsi. Mais on ne voit
les merveilles de la vie que quand on est heureux; l'insouciance ne va de pair qu'avec
le bonheur; et les joies de la pensée, de l'imagination, sont bien supérieures à celles
des muscles et de l'effort. Laissez-moi vous dire, si vous ne le savez pas par expérience,
que certaines personnes (moi, par exemple) trouvent dans un bon livre, dans l'immersion
dans les mots et les idées, un bonheur d'une intensité insoupçonnée. Quand je veux
invoquer des souvenirs de paix, de sérénité, de plaisir, je repense à ces paresseux
après-midi d'été, je me revois en équilibre sur ma chaise, un livre sur les genoux;
j'entends encore le bruissement des pages tournées tout doucement. Peut-être ai-je
connu, à d'autres époques de ma vie, de plus hauts sommets d'extase, de grands moments
de soulagement ou de triomphe, mais sur le chapitre du bonheur tranquille, paisible,
je n'ai jamais rien vécu de comparable.
La lecture était ma liberté et mon réconfort, ma consolation, mon stimulant
favori : lire pour le pur plaisir de lire, pour ce beau calme qui vous entoure
quand vous entendez dans votre tête résonner les mots d'un auteur.
Les phrases lues tournent en moi des jours entiers, cherchant une
tanière chaude où s'installer pour y faire des petits. Ce
livre m'ensemence. Je ne le dévorerai pas, sans rien en garder,
comme je l'ai fait de tant d'autres, autrefois.
( Aude, Cet imperceptible mouvement)
Les phrases lues tournent en moi des jours entiers, cherchant une
tanière chaude où s'installer pour y faire des petits. Ce
livre m'ensemence. Je ne le dévorerai pas, sans rien en garder,
comme je l'ai fait de tant d'autres, autrefois.
( Aude, Cet imperceptible mouvement)
Quel que soit le nombre de pages qu'il a lues, l'homme studieux ne doit jamais oublier qu'il
n'a pas encore atteint la toute première page.
(Lévi Yitzhak de Berditchev)
Lire, c'est aller à la rencontre d'une chose qui va exister.
Mes livres ne sont pas des livres, mais des feuilles détachées et tombées
presque au hasard sur la route de ma vie.
(Chateaubriand)
Il faut être inventeur pour bien lire.
(Ralph Waldo Emerson)
Je crois que la vie a besoin des livres, dit Esther, je crois que la vie ne
suffit pas.
Elle lut comme jamais elle ne l'avait fait, même pour ses garçons :
elle lut comme si cela pouvait tout changer.
Elle lut avec de la tendresse pour eux et de la foi dans les histoires.
Lisez pour vivre.
Lire ce que d'autres hommes ont pensé peut nous aider à former notre propre
jugement sur la vie.
X. soutient que le bon romancier doit, avant de commencer son livre, savoir
comment ce livre finira. Pour moi, qui laisse aller le mien à l'aventure,
je considère que la vie ne nous propose jamais rien qui, tout autant qu'un
aboutissement, ne puisse être considéré comme un nouveau point
de départ.
Je ne savais pas que toucher un livre pouvait donner tant de joie.
J'en suis réduite à écrire des notes interminables dans les marges de
livres qui ne sont même pas à moi mais à la bibliothèque. Un jour
ou l'autre ils s'apercevront que c'est moi qui ai fait le coup et me retireront ma carte.
J'adore les dédicaces sur les pages de garde et les notes dans les marges, j'aime ce
sentiment de camaraderie qu'on éprouve à tourner les pages que quelqu'un d'autre
a déjà tournées, à lire les passages sur lesquels quelqu'un,
disparu depuis longtemps, attire mon attention.
Mais pourquoi donc des gens qui n'auraient jamais l'idée de voler quelque chose d'autre
trouvent-ils tout naturel de voler des livres?
Quand on lit les romans historiques de Harvey Allen et de Walter Edmonds,
la fiction de Erskine Caldwell et toute l'oeuvre de Sherwood Anderson, l'écrivain
préféré de son père, le monde s'agrandit avant de rétrécir de nouveau lorsqu'il faut
franchir la porte de l'école...
C'est une tâche ardue de transmuer la sensation en langage, écrit ou parlé et de la transmettre
sans l'affadir au lecteur ou à l'auditeur.
Je lis de vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et
marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire
d'un livre peut appartenir à plusieurs vies.
Si moi aussi je suis un autre, c'est parce que les livres, plus que les années et les
voyages, changent les hommes. Après bien des pages, on finit par apprendre une variante,
un geste différent que celui commis et cru inévitable.
Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer
avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir
comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d'un pont
avec les suicidés, fourrés dans un poêle l'hiver, déchirés
par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n'importe comment
sauf d'ennui et de propriété privée, condamnés à vie
à l'étagère.
Je ne crois pas aux écrivains, mais à leurs histoires.
Sans doute est-ce une erreur que de voir dans l'intrigue, dans la recherche du criminel,
l'essentiel du roman policier. Limitée à elle-même, l'intrigue serait de l'ordre du
jeu d'échecs - artistiquement nulle. Son importance vient de ce qu'elle est le moyen
le plus efficace de traduire un fait éthique ou poétique dans toute son intensité. Elle
vaut par ce qu'elle multiplie.
Face à un texte, le lecteur peut transformer les mots en message qui résout pour
lui une question sans rapport historique avec le texte ni avec son auteur. Cette transmigration
du sens peut enrichir ou appauvrir le texte; invariablement, la situation du lecteur
déteint sur le texte. Par ignorance, par conviction, par intelligence, par ruse et
tricherie, par illumination, le lecteur récrit le texte avec les mots de l'original mais
sous un autre en-tête, il le recrée, en quelque sorte, du simple fait de lui
donner une existence.
Les moralistes médiévaux débattaient avec fureur des bienfaits de
l'éducation pour les filles. L'aristocrate Philippe de Novare trouvait peu convenable
que l'on enseigne aux filles la lecture et l'écriture (sauf si elles voulaient devenir
nonnes) car c'était leur offrir la possibilité, lorsqu'elles seraient grandes,
d'écrire ou de recevoir des missives amoureuses. Selon le chevalier de La Tour Landry,
les filles devaient apprendre à lire afin d'étudier la vraie foi et de se
protéger des périls qui menaçaient leurs âmes. Les filles
nées dans des familles riches étaient souvent envoyées à
l'école pour y apprendre à lire et à écrire, en
général afin de se préparer au couvent.
Tous sont des lecteurs, et leurs gestes, leur savoir-faire, le plaisir, la
responsabilité et le pouvoir que leur procure la lecture, sont
également les miens.
Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es, il est
vrai, mais je te connaîtrai mieux si tu me dis ce que tu relis.
Il faisait très chaud dans cette librairie immense, démesurée, et
malgré cela, encombrée de livres. Ça débordait de partout. Il y
avait quelque chose d'insensé dans une telle pléthore de textes inutiles, de
mots, d'idées qui ne pouvaient rien changer à la misère de Rose Tremblée,
qui ne calmeraient jamais les angoisses de François, ou son propre désarroi. Et
lui qui voulait écrire un livre, un de plus! C'était absurde.
La lecture est une félicité qui se mérite.
Elle commença le récit, sachant déjà qu'elle émergerait
plus tard de ce livre avec l'impression d'une plongée dans la vie d'autres
êtres, dans des intrigues qui remontaient jusqu'à vingt ans en arrière; son
corps serait rempli de phrases et d'instants, comme si elle s'éveillait, lourde de
rêves dont elle ne pouvait se souvenir.
Lisez-le lentement, ma chère enfant, Kipling se lit lentement. Guettez attentivement
les virgules et vous découvrirez les pauses naturelles. C'est un écrivain qui utilisait
une plume et de l'encre. Comme la plupart des écrivains qui vivent seuls, il devait
souvent lever le nez de la page, laisser son regard errer par la fenêtre tout en
écoutant les oiseaux. Certains ignorent le nom des oiseaux, ce n'était pas son cas.
Votre oeil est trop rapide, trop nord-américain. Pensez à la vitesse de sa plume.
Sinon, ce bon vieux premier paragraphe vous paraîtra horriblement ampoulé.
Il me semble que les écrivains traités comme des coqs en pâte ont tendance
à s'amollir et à se corrompre. Ils écrivent de moins en moins bien à
mesure que leur indice de confort augmente. La célébrité, les émissions
de télévisions, les interviews leur montent à la tête, et ils
préfèrent passer leur temps à commenter leurs oeuvres plutôt qu'à
en produire de nouvelles. Pas étonnant qu'un nombre d'entre eux finissent par n'écrire
que des navets ou ne plus écrire du tout.
Un jour, sur une plage, j'ai aperçu un nudiste béatement plongé dans la
lecture de Playboy. Le bon lecteur pourrait ressembler à cet homme : il devrait toujours
se tenir au-dedans et ne jamais rester à l'extérieur.
(Amoz Oz, L'histoire commence, Éd. Calmann-Lévy)
...faire désordre, pour que l'on se souvienne de ne pas plaisanter avec la
littérature et que la vie n'est pas un pique-nique.
(Amoz Oz, L'histoire commence, Éd. Calmann-Lévy)
L'apprentissage de la lecture au ralenti: le plaisir de la lecture, tout comme n'importe quel
divertissement d'ailleurs, doit se savourer lentement, à petites gorgées.
(Amoz Oz, L'histoire commence, Éd. Calmann-Lévy)
Mais c'est plus quotidiennement, le refuge du livre contre le crépitement de la pluie,
le silencieux éblouissement des pages contre la cadence du métro, le roman
planqué dans le tiroir de la secrétaire, la petite lecture du prof quand
planchent ses élèves, et l'élève de fond de classe lisant en douce,
en attendant de rendre copie blanche.
À propos des élèves n'aimant pas lire: Une seule condition à cette
réconciliation avec la lecture: ne rien demander en échange. Absolument rien.
Reste à "comprendre" que les livres n'ont pas été écrits pour que
mon fils, ma fille, la jeunesse les commentent, mais pour que, si le coeur leur en dit, ils
les lisent.
Dès que se pose la question du temps de lire, c'est que l'envie n'y est pas. La
question n'est pas de savoir si j'ai le temps de lire ou pas (temps que personne, d'ailleurs
ne me donnera), mais si je m'offre ou non le bonheur d'être lecteur.
Un bon livre c'est quand on a envie de tourner les pages pour connaître la fin de
l'histoire et qu'on se retient de le faire par crainte de rater les qualités de
l'écriture.
Je pensais que si j'avais découvert tout un univers dans un seul livre au sein de
cette nécropole infinie, des dizaines de milliers resteraient inexplorés, à
jamais oubliés. Je me sentis entouré de millions de pages abandonnées,
d'univers et d'âmes sans maître, qui restaient plongés dans un océan
de ténèbres pendant que le monde qui palpitait au dehors perdait la
mémoire sans s'en rendre dompte, jour après jour, se croyant plus sage à
mesure qu'il oubliait.
J'ai appris à écrire, et bougrement
bien. Des oiseaux et des trucs dans ce goût-là; pas seulement de
l'écriture des mots.
Les livres sont faits pour être lus, c'est pour cela qu'on les prête, qu'ils
continuent leur chemin et que l'on ne vous les rende jamais. Ils doivent circuler et ne doivent
pas rester inertes.
Je ne m'occupe pas de littérature, mais je suis obsédé par
l'écriture, et à part faire l'amour, faire du jardinage limité
et mener des conversations tumultueuses en pays étrangers, la lecture de
beaux textes qui illuminent les recoins de l'existence, est mon plus grand plaisir,
car des activités de ce genre donnent la sensation vertigineuse de la
brièveté de la vie et nous aident à voir.
Dire aux gens ce qu'il faut lire est en général inutile ou nuisible, car la
véritable appréciation de la littérature est une question de
tempérament et ne s'enseigne pas.
(Oscar Wilde, Pall Mall Gazette)
Il n'existe pas de livre moral ou de livre immoral. Un livre est bien écrit
ou mal écrit, un point, c'est tout.
Quand nous lisons ces petites histoires à propos de rien, nous sentons
notre horizon s'élargir, notre âme atteindre une
étonnante impression de liberté.
Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a
porté pour la première fois un coup d'oeil intelligent sur soi-même: mes
premières patries ont été les livres.
|