Le champ dans la mer
(Seuil, 2002, 106 pages)
L'enfance ne meurt pas. Des auteurs de psycho-pop l'affirment et nous invitent à
retrouver l'enfant en nous. Dans une société en mutation électronique,
on est tellement coupés de nos racines que la question de l'identité se pose
parfois de façon dramatique. Ying Chen illustre dans ses romans cette réalité,
ce déchirement entre deux mondes, celui du passé et celui de la
société qui nous anesthésie par ses loisirs. Dans "Immobile", l'auteure
remontait même au-delà de la vie, voire dans des réincarnations
antérieures. Avec "Le champ dans la mer", elle se limite à l'enfance et à
l'adolescence.
L'héroïne est une jeune femme mariée qui ne peut se détacher
d'un amour d'adolescence, le seul, le vrai qu'elle a connu dans la campagne chinoise,
à l'heure de la Révolution culturelle. Sur fond de guerre et de changements
sociaux, elle a vécu en solitaire d'autant plus que son père était mal
perçu du fait qu'il était maçon au sein d'une population agricole. Il
est mort d'ailleurs de façon mystérieuse en tombant d'un toit qu'il réparait.
Privé de ce lien important pour son développement, elle a aimé d'autant
un adolescent qu'elle espérait marier un jour.
Ce passé a érigé une frontière infranchissable dans son esprit.
Vivant dans une société qui travestit ce que nous sommes, l'héroïne
se sent mal à l'aise dans son rôle de femme moderne. Sa mémoire la
ramène constamment à ce passé qui l'a façonnée et qu'elle
n'a pu assumer entièrement pour avoir été arrachée aux hommes de
sa vie, ceux mêmes qui auraient facilité son développement. Pour y rester
fidèle, elle se détache d'un amour adulte pour entamer celui qui n'a
été qu'esquissé dans son adolescence. En fait, elle s'emmure dans un
passé qui n'est pas sans rappeler le drame vécu par les peuples de l'Est
interpellés par la machine commerçante de l'Ouest, qui frappe à leurs
portes pour vendre les dérivés du bonheur. Tout asiatique qu'elle est,
l'héroïne a tourné le dos à cette sollicitation pour se tourner
vers ce qu'elle est. On connaît la vénération des Orientaux pour leurs
ancêtres. Comme eux, elle est fidèle à ce qui l'a engendrée.
Elle explore donc le temps pour sauver les balises qui conduiront son destin.
L'écriture dépouillée convient bien à l'état d'esprit de
cette héroïne qui s'est fait voler son enfance, son père et son amour.
L'auteure pousse le dépouillement à tous les niveaux. Comme pour les contes, on
flotte comme sur un nuage qui se moque des frontières spatio-temporelles. Ce roman
est un voyage dans l'imaginaire d'une femme qui a renoncé aux bonheurs trompeurs.
Ce genre d'oeuvre n'échappe pas aux piétinements. C'est intéressant dans
la mesure de notre curiosité pour les fondements d'une personnalité. À
ce titre, ce roman est marquant.
Note : 4.5/5
(Polo)
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