L'usage du monde
(Payot, 2001, 419 pages)
Voilà! J'ai enfin lu ce livre-culte des voyageurs, celui qui a motivé
une quantité de personnes à partir sur les routes.
C'est le récit d'un très long périple effectué dans les
années 53-54, à partir de l'Europe Centrale et l'ancienne Yougoslavie
jusqu'à l'Afghanistan et le Kyber Pass, dans une toute petite Fiat
retapée, avec son compagnon de voyage le peintre Thierry Vernet. Ils
étaient partis pour deux ans de voyage avec de l'argent pour quatre mois.
Donc ils vivent chichement, Nicolas écrit pour quelques journaux, Thierry
peint, expose et vend, on gagne un peu d'argent quand il le faut pour poursuivre le
voyage. Et avec eux, nous vivons la Serbie, la Macédoine, Istanbul,
l'Anatolie, Tabriz et son long hiver, l'Iran, Téhéran, Ispahan,
Quetta, Kandahar, Kaboul et l'Hindou-Kouch jusqu'au Kyber Pass.
Voilà un livre qui nous donne le goût du voyage à l'aventure,
où l'auteur a fait de magnifiques rencontres quelquefois
inquiétantes, quelquefois pleines d'amitié, a découvert des
paysages grandioses. Le voyage est loin d'être facile, avec les aléas
du temps (sécheresse ou hiver rude), les maladies, les problèmes
mécaniques très répétitifs, mais où l'entr'aide et
l'ingéniosité des autochtones les sauvent toujours.
Tout est raconté à l'aide d'une écriture superbe (Nicolas
Bouvier mérite bien le terme d'écrivain-voyageur) quelquefois
mêlée d'humour, une écriture qui plonge le lecteur dans le
voyage : on sent la fraîcheur du melon sur la langue, on sue avec lui au
milieu du désert sous un soleil ardent, on se sent imbibé de cambouis
quand il est la tête dans le moteur, on sent les vapeurs d'opium, on partage
sa cigarette quand il contemple un paysage à la tombée de la nuit...
Tout un éloge du voyage pour se découvrir soi-même, pour vivre
pleinement et sereinement, atteindre la félicité à quelques
moments rares mais tellement précieux, à accepter de vivre lentement,
et à vivre intensément le temps présent.
Quoi dire d'autre, sinon que, vous l'avez deviné, j'ai
énormément aimé.
"Nous nous refusons tous les luxes, sauf le plus précieux, la lenteur."
"Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements
vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des
renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en
cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend... et on s'empresse de
couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire,
où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas
pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier
pour décrire ce qui vous arrive."
"On n'a pas, ici, l'habitude de si petites voitures; et chargée comme la
nôtre, il faut vraiment s'approcher pour se persuader que c'en est bien une.
Sur notre passage, on voit les prunelles s'arrondir et les mâchoires tomber.
L'autre matin, dans un faubourg de Qum, un vieillard en a éprouvé
tant de surprise, et s'est tant de fois retourné qu'il a fini par
s'embarrasser dans sa robe et choir sur le cul en s'exclamant : "Qi ye Sheïtanha!"
(Qui sont ces démons?)"
"On ne fait pas un voyage, c'est lui qui vous fait, ou qui vous défait."
Note : 5/5
(Chantal)
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Il est des livres dont la profondeur et la puissance agissent comme une sorte de révélation chez le
lecteur. "L'usage du monde" est de ceux-là.
Nicolas Bouvier narre son voyage de la Serbie aux portes de l'Inde en passant par la Turquie, l'Iran,
l'Afghanistan... Son compagnon de voyage, Thierry Vernet, est artiste. Au fil de leurs étapes ils tentent de
gagner une maigre subsistance, Nicolas en donnant des conférences ou rédigeant des articles, Thierry
en vendant ses quelques toiles. Au long du périple, ils rencontreront des situations très
variées, oscillant entre pire et meilleur : la maladie, la joie d'un repas partagé en musique, la
chaleur excessive dans le désert, la solidarité des autochtones pour réparer leur voiture,
le froid et le manque de moyens, le plaisir de trouver quelques livres en français... Certaines situations sont
vraiment incroyables. Ainsi ils se retrouvent à Mahabad tacitement contraints à séjourner
dans une prison.
Les aventures sont belles. Et le talent du narrateur, ne fait qu'amplifier cette beauté. Le style est
extrêmement fluide, on le lit au fil de l'eau sans effort. Les images choisies sont originales et si
parlantes. Nicolas Bouvier partage ses impressions et ses réflexions. Le récit et le voyage sont
si entremêlés qu'on sent même à la fin une sorte de désamour de l'auteur, comme
une lassitude à la fin d'un si long voyage. Il explique le mal qu'il a 6 ans plus tard à terminer
ce livre, à se remémorer les détails. Et là il nous fait découvrir des
personnages qu'il nous taisait jusque là : les autres voyageurs. Et oui, car ils ne sont pas seuls sur
ces routes, aussi désertes soient-elles. Il nous brosse le portrait de plusieurs voyageurs, ce qui fait
vraiment réfléchir sur ce que c'est qu'un voyageur.
Quelques passages qui m'ont particulièrement touchée :
Ce qu'ils ont inscrit sur une portière de leur voiture : "Même si l'abri de ta nuit est peu
sûr / et ton but encore lointain / sache qu'il n'existe pas / de chemin sans terme / Ne sois pas triste".
Sur la route de Mukur : "Ici, prendre son temps est le meilleur moyen de n'en pas perdre."
Après avoir regardé les étoiles adossé à une colline : "Finalement, ce qui
constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou
penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine
encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible
coeur."
Ce récit de voyage est incontestablement une perle du genre.
A noter, le site du photographe Frédéric Lecloux qui est parti en 2004-2005 sur les traces de
Nicolas Bouvier : http://www.lusuredumonde.com/index.php
Note : 5/5
(Laïze)
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